Antoine Renard
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L’œuvre d’art totale, une synergie des sens par Lucille Bréard (extrait)


astasa.org/2023/06/29/loeuvre-dart-totale-une-synergie-des-sens





Fig. 1 : Vue de l’exposition d’Antoine Renard Pharmakon, CRAC Occitanie, France, du 9 octobre 2021 au 6 février 2022.
©Aurélien Mole. Courtesy de l’artiste et de la galerie Obadia (Paris / Bruxelles).



La forme olfactive : Antoine Renard


Antoine Renard s’attache tout particulièrement à la symbolique des formes olfactives. Il vit entre Paris et Lourdes, et se rend régulièrement au Pérou, où il collecte des senteurs et rencontre les shamans parfumeros, héritiers de la médecine traditionnelle locale. Il a été en résidence au centre régional d’art contemporain de Sète (CRAC Occitanie), durant trois semaines en septembre 2021, avant son exposition Pharmakon, terme qui désigne à la fois le remède et le poison. Les Olfa-Architectures étaient en train d’être coulées, la cire, les terpènes et myrcènes fondus au bain-marie dans une grande marmite. Des bâches étaient étendues entre des planches de bois. Sur des tables disposées dans cet atelier éphémère reposaient des sachets d’extraits odorants, substances préalables à l’élaboration de ses œuvres olfactives, que l’artiste avait rapportés d’Italie, lors de sa résidence à la Villa Médicis en 2019 : sauge cueillie dans les jardins de Pise ; excursions chez les herboristes de Florence ; souvenirs des eaux sulfurées dans les thermes de Padoue… Il écrit à ce propos : « Ces visites m’ont permis de générer une approche des odeurs en lien direct avec le territoire, les habitants et l’architecture. J’ai compris qu’au niveau psychique, une odeur, c’est à la fois un lieu, un moment et une histoire imprimée dans notre conscience3. » Une senteur, à elle seule, pourrait donc, selon l’artiste, ouvrir un espace-temps à l’échelle du vivant, à l’échelle du vécu. La puissance de l’expérience olfactive s’inscrit en nous avec le pouvoir d’être rejouée sans cesse. Les Olfa-Architectures questionnent l’aspect structurel de l’odeur, sa construction formelle, bien que relevant de l’invisible. Antoine Renard conçoit le parfum comme le support de l’identité d’un lieu ou d’une personne, l’ossature du psychique, la trame secrète entre le conscient et l’inconscient.



Fig. 2 : Vue de l’exposition d’Antoine Renard Pharmakon, CRAC Occitanie, France, du 9 octobre 2021 au 6 février 2022.©Aurélien Mole. Courtesy de l’artiste et de la galerie Obadia (Paris / Bruxelles).



Plus tard, lorsque l’exposition Pharmakon est en place, je me trouve face à la série des bambins en aluminium et en bronze, Solal. Ils sont comme fragmentés, disloqués, sédimentés, pixélisés. Il s’agit de sculptures réalisées par une imprimante 3D à partir des scans du corps d’un enfant. Le procédé de fabrication n’évacue pas les imperfections des opérations, mais elles participent à la signification de ces corps, qui incarnent des sortes d’ex-voto, supports de la prière de guérison. Dans une cavité à la surface des corps, une pâte compacte composée de plantes et de résines a été introduite, que l’on vient brûler avec un petit chalumeau. Une fumée s’en dégage, l’enfant est comme un encensoir. Une forte et lourde odeur d’encens envahit alors tout l’espace. Mon imaginaire est projeté à la fois dans une église, dans un temple khmer, dans une pièce intime, à la fois rassurante et étouffante.


L’œuvre d’Antoine Renard met en évidence le caractère très personnel de l’expérience esthétique olfactive. Elle évoque à chacun un lieu, un moment de vie, inscrit dans les limbes du psychique. Elle se rapproche en ce sens de l’œuvre d’art totale, qui, dans sa définition, cherche à mettre en abyme cette évocation puissante du réel. L’odeur semble incarner cette unification entre l’espace de l’œuvre et l’espace de la vie.



Fig. 3 : Vue de l’exposition d’Antoine Renard Pharmakon, CRAC Occitanie, France, du 9 octobre 2021 au 6 février 2022.
© Aurélien Mole. Courtesy de l’artiste et de la galerie Obadia (Paris / Bruxelles).



Sur la droite, il y a l’œuvre The Large Crypto-Pharmacopoeia Archive Project, où quatre grandes croix (celles de la religion et de la pharmacie) sont des écrans où l’on voit un flot de formes, couleurs et lumières qui vacillent. Une hyperprécision numérique qui bascule dans un jeu de flous et qui se rapproche de l’abstraction. Peut-être est-ce la retranscription d’une vision fantasmée des insectes, lorsqu’ils recueillent le pollen, ou bien celle d’hallucinations rituelles. Il s’agit en réalité de séquences vidéo de fleurs et de plantes médicinales filmées en très gros plan, mais qui ont subi un datamoshing,c’est-à-dire une altération des données par une compression perturbée, devenant comme des écrans de fumée. Dans la continuité de la pensée végétaliste et des guérisseurs d’Amazonie péruvienne, l’esprit des plantes perdurerait malgré les transformations subies, traversant les médiums. « Les parfums sont les intermédiaires des fleurs, qui elles-mêmes sont habitées par les esprits. Ces dernières s’invitent dans le corps des patients par le biais des odeurs et les soignent », précise l’artiste (DESJARDINS : 2022). Ces œuvres nous permettraient d’en saisir une certaine forme visuelle.


Le spectateur est également immergé dans une atmosphère sonore : l’œuvre Datasonification_00(myrrh//Sœur Marie-Noëlle) est composée à partir d’enregistrements de chants d’Ave Maria à l’église de la Trinité-des-Monts de Rome. Ce son a été altéré par la sonification de l’odeur de la myrrhe : c’est un procédé scientifique permettant de transcrire de manière sonore les données informatisées, sous forme de signaux acoustiques, de cet encens. La myrrhe est utilisée à des fins curatives et dans les rites sacrés et religieux (embaumements, onctions, etc.) depuis l’Antiquité. Elle est extraite, sous forme d’une gomme-résine, depuis le balsamier.


Antoine Renard travaille sur la matérialité du parfum et la transposition des odeurs en données formelles. Les œuvres sculpturales, sonores et vidéo convergent vers l’encensement de l’odeur et construisent cet environnement où plusieurs sens sont sollicités. La fonction subtile des plantes et les sciences botaniques nourrissent la recherche de l’artiste, qui augmente ou dégrade les formes à des fins expressives. Dans son travail de thèse, L’Olfaction comme champ étendu de la sculpture, Antoine Renard étudie actuellement l’implication de la matière chimique dans le processus de transformation en impulsion neuronale, qui peut mener à des bouleversements comportementaux ou esthétiques. « Faire appel de concert à la vue, à l’ouïe et à l’odorat permet de provoquer une perception de l’œuvre plus intense. J’essaie effectivement de traiter de l’enivrement » (DESJARDINS : 2022). Ce qui témoigne du cheminement réflexif qu’il met en place entre l’odeur et ses retranscriptions dans la forme.


On se trouve face à une œuvre d’art totale qui transgresse la réalité, qui se sert de la sensitivité du spectateur pour nourrir ses idéaux et lui permettre d’accéder à cet espace, cette architecture invisible, ce lieu où pourtant on se rencontre, au cœur des données recueillies comme des archives délabrées et magnifiées, à l’image de l’altération des souvenirs réactivés par l’odeur. L’œuvre d’Antoine Renard tient du spirituel, dans la mesure où elle atteint l’esprit dans sa structure même.