
AMNESIA
Clara Muller, Revue NEZ #12 p46 - 47 2021
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EN (FR below)
In the age of technical and digital reproducibility, of ultra-consumerism and global standardization, where does the singularity of a work, a body, a being still reside? Produced from a digitization of Little Dancer Aged Fourteen (1881) by Edgar Degas, the 27 sculptures by Antoine Renard presented in the exhibition Amnesia # raise this question. How can one remain unique in a normalized world—a world in which the body, especially the female body, is treated as an object, like that of the young Marie Van Goethem, Degas’s model, offered to the gaze for eternity?
Arranged in a grid, Antoine Renard’s dancers line up like supermarket products. Each nevertheless bears its own formal variations, resulting both from the contingencies of the ceramic 3D-printing process and from the artist’s interventions. The figure thus assumes 27 personalities, identities, and postures—an operation of individuation, a recovered alterity within seriality. Moreover, each sculpture emits a different fragrance, composed by the artist using techniques learned during a stay in a Peruvian plant-based treatment center, where healers known as perfumeros specialize in therapeutic fragrances.
Sculpture thus reconnects with both soul and body. The accords, built from only a few materials, are raw and powerful. From one figure emanates the feral scent of a wild animal; from another rise the austere fumes of incense, the burn of warm spices, or the sibylline perfume of an aniseed iris. Whether natural or synthetic, the scents created by the artist are as fascinating as they are singular, never entirely identifiable. While each of these Impressions (after Degas) possesses its own aura, the viewer’s movement sets the flows in circulation, generating a shifting and tortuous olfactory landscape that fuses the dancers into a composite, inseparable atmosphere—a ballet of entangled singularities, the noisy odor of the crowd.
Thus “extended,” sculpture engages as much through its effects as through its form. The visitor confronts their own past, their own images and emotions reactivated by the perfumes, and projects onto the objects before them a unique and personal meaning. If identity resides in the invisible emanations of our bodies and in their diverse forms, it also lies in lived experience, in intimate memory shaping our perception of the world—something that odor, as an interface between the visible and the invisible, between past and present, sometimes reawakens when it drifts back into presence.
FR
À l’ère de la reproductibilité technique et numérique, de l’ultra-consumérisme et de la standardisation globalisée, où réside encore la singularité d’une œuvre, d’un corps, d’un être ?
Réalisées à partir d’une numérisation de La Petite Danseuse de quatorze ans (1881) d’Edgar Degas, les 27 sculp- tures d’Antoine Renard présentées dans l’exposition ” Amnesia # interrogent. Comment rester unique dans un monde normalisé, un monde où le corps, celui des femmes surtout, est apparenté à un objet – comme celui de cette jeune Marie Van Goethem, modèle de Degas, oerte aux regards pour l’éternité?
Disposées en grille, les danseuses d’Antoine Renard s’alignent tels des produits de supermarché. Chacune possède pourtant ses propres variations formelles dues aux aléas du processus d’impression 3D céramique autant qu’aux caprices de l’artiste. La voilà qui endosse 27 personnalités, identités et postures, forme d’individualisation, d’altérité retrouvée au sein de la série. En outre, chaque sculpture dégage un parfum diérent, composé par l’ar- tiste selon des techniques apprises lors d’un séjour dans un centre péru- vien de traitement par les plantes où des guérisseurs, appelés perfumeros, se spécialisent dans la fabrication de fragrances thérapeutiques.
La sculpture renoue ainsi avec l’âme et le corps. Les accords, constitués de quelques matières seulement, sont bruts et puissants. D’une %gure émane l’odeur farouche d’un fauve, d’une autre montent les euves austères d’un encens, la brûlure d’épices chaudes ou le parfum sibyllin d’un iris anisé. Naturelles ou synthétiques, les senteurs créées par l’artiste sont aussi fascinantes que singulières, jamais tout à fait iden- ti%ables. Et si chacune de ces Impres- sions, après Degas possède sa propre aura, la déambulation fait circuler les ‘ux, créant un paysage olfactif tortueux et changeant, fusionnant les danseuses en une atmosphère odorante composite et indémêlable, ballet de singularités enchevêtrées, odeur bruyante de la foule.
Ainsi «étendue», la sculpture interpelle autant par ses eets que par sa forme. Le visiteur confronte son propre passé, ses propres images et émotions ravivées par les parfums avec les objets qu’il a sous les yeux, leur imprimant un sens unique et personnel. Car si l’identité réside dans les émanations invisibles de nos corps, dans leurs formes diverses, elle tient aussi dans notre vécu, notre mémoire intime qui façonne nos perceptions du monde, et que l’odeur, interface entre le visible et l’invisible, entre le passé et le présent, sait parfois ranimer lorsqu’elle se perd.